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Me voici ! c'est moi ! Rochers, plages
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Né en 1802
à Besançon (Doubs), mort à Paris en 1885. Faut-il
le présenter davantage ?
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Me voici ! c'est moi ! Rochers,
plages, Frais ruisseaux sous l'herbe échappés, Brises qui tout bas aux
feuillages Dites des mots entrecoupés ;
Nids qu'emplit un tendre
murmure, Branche où l'oiseau vient se poser ; Gouttes d'eau de la grotte
obscure Qui faites le bruit d'un baiser ;
Champ où l'on entend la
romance Du rossignol sombre et secret ; Monts où le lac profond commence
L'hymne qu'achève la forêt !
Ouvrez-vous, prés où tout soupire ;
Ouvre-toi, bois sonore et doux ; Celui dont l'âme est une lyre Vient
chanter dans l'ombre avec vous.
Toute la lyre
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La goutte
d'eau
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Qui fait sa volonté dans la montagne,
et va, Vient, soumettant le marbre à ses lois triomphantes, Et
passe entre deux plans, et glisse entre deux fentes Et démolit,
et sculpte, infatigable main. Urne hier, aujourd'hui réservoir,
lac demain L'oeuvre augmente et s'enfonce, et l'oeil qui
veut la suivre Croit voir un trou qu'un ver fait aux pages
d'un livre.
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Ô gouffre |
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Ô gouffre ! l'âme plonge et rapporte le doute. Nous entendons sur nous les
heures, goutte à goutte, Tomber comme l'eau sur les plombs ; L'homme est
brumeux, le monde est noir, le ciel est sombre ; Les formes de la nuit vont
et viennent dans l'ombre ; Et nous, pâles, nous contemplons.
Nous
contemplons l'obscur, l'inconnu, l'invisible. Nous sondons le réel, l'idéal,
le possible, L'être, spectre toujours présent. Nous regardons trembler
l'ombre indéterminée. Nous sommes accoudés sur notre destinée, L'oeil
fixe et l'esprit frémissant.
Nous épions des bruits dans ces vides
funèbres ; Nous écoutons le souffle, errant dans les ténèbres, Dont
frissonne l'obscurité ; Et, par moments, perdus dans les nuits insondables,
Nous voyons s'éclairer de lueurs formidables La vitre de l'éternité.
Les Contemplations
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La Conscience
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 Extrait
de God's
Story
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Lorsque avec ses enfants vêtus de peau
de bêtes Echevelé, livide au milieu
des tempêtes, Caïn se fut enfui de
devant Jéhovah, Comme le soir tombait,
l'homme sombre arriva Au bas d'une montagne
en une grande plaine ; Sa femme fatiguée
et ses fils hors d'haleine Lui dirent : -couchons-nous
sur la terre et dormons.- Caïn, ne dormant
pas, songeait au pied des monts. Ayant levé
les yeux, au fond des cieux funèbres Il
vit un oeil tout grand, ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l'ombre fixement, -
Je suis trop près, dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l'espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits,
Il allait muet, pâle et frémissant
aux bruits, Furtif, sans regarder derrière
lui, sans trêve, Sans repos, sans sommeil.
Il atteignit la grève Des mers dans le
pays qui fut depuis Assur. -Arrêtons-nous,
dit-il, car cet asile est sûr. Restons-y.
Nous avons du monde atteint les bornes.- Et
comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes
L'oeil à la même place au fond
de l'horizon. Alors il tressaillit en proie
au noir frisson. -Cachez-moi, cria-t-il ; et
le doigt sur la bouche, Tous ses fils regardaient
trembler l'aïeul farouche. Caïn dit
à Jabel, père de ceux qui vont Sous
des tentes de poil dans le désert profond
: -Etends de ce côté la toile de
la tente.- Et l'on développa la muraille
flottante ; Et, quand on l'eut fixée
avec des poids de plomb : Vous ne voyez plus
rien ? dit Tsilla, l'enfant blond, La fille
de ses fils, douce comme l'aurore ; Et Caïn
répondit : -je vois cet oeil encore !- Jubal,
père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des
tambours, Cria :-Je saurai bien construire une
barrière.- Il fit un mur de bronze et
mit Caïn derrière. Et Caïn
dit : -Cet oeil me regarde toujours. Hénoch
dit : -Il faut faire une enceinte de tours Si
terrible que rien ne puisse approcher d'elle. Bâtissons
une ville avec sa citadelle. Bâtissons
une ville, et nous la fermerons.- Alors Tubalcaïn,
père des forgerons, Construisit une ville
énorme et surhumaine. Pendant qu'il travaillait,
ses frères dans la plaine, Chassaient
les fils d'Enos et les enfants de Seth ; Et
l'on crevait les yeux à quiconque passait
; Et, le soir, on lançait des flèches
aux étoiles. Le granit remplaça
la tente aux murs de toiles, On lia chaque bloc
avec des noeuds de fer, Et la ville semblait
une ville d'enfer ; L'ombre des tours faisait
la nuit dans les campagnes ; Ils donnèrent
aux murs l'épaisseur des montagnes ; Sur
la porte on grava : « Défense à
Dieu d'entrer. » Quand ils eurent fini
de clore et de murer, On mit l'aïeul au
centre en une tour de pierre. Et lui restait
lugubre et hagard. -O mon père ! L'oeil
a-t-il disparu ? dit en tremblant Tsilla. Et
Caïn répondit : -Non, il est toujours
là. Comme dans son sépulcre, un
homme solitaire ; Rien ne me verra plus, je
ne verrai plus rien.- On fit une fosse, et Caïn
dit : -C'est bien ! Puis il descendit seul sous
cette voûte sombre. Quand il se fut assis
sur sa chaise dans l'ombre Et qu'on eut sur
son front fermé le souterrain, L'oeil
était dans la tombe et regardait Caïn.
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La Légende des Siècles 29
janvier 1853
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