Adoré FLOUPETTE
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Nymphes | Bibliographie | Déliquescences (5)
 
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     «Avec des striures verdâtres, glissa le jeune Flambergeot.
     - «Oui, avec des striures et des marbrures où s'étale délicieusement toute la gamme si nuancée des décompositions organiques ; son calice est gonflé de sucs vénéneux et elle a cela d'adorablement exquis qu'on meurt de l'avoir respirée. Trouvez-moi donc une telle fleur à la campagne ; ce n'est pas trop pour l'enfanter que l'artifice d'une civilisation profondément corrompue ; les plantes naturelles sont bêtes et niaises, elles se portent bien. Oh ! la santé !
     Quoi de plus nauséeux ! s'il en est parmi vous que les charmes rebondis d'une gardeuse de vaches aient pu réjouir, je les plains de tout mon coeur. Parlez-moi d'une belle tête exsangue, avec de longs cheveux, pailletés d'or, des yeux avivés par le crayon noir, des lèvres de pourpre ou de vermillon, coupées en deux par un large coup de sabre ; montrez-moi le charme alangui d'un corps morbide, entouré de triples bandelettes, comme une momie de Cléopâtre et douze fois trempé dans les aromates. Voilà l'éternelle charmeuse, la vraie fille du diable».
     «Le diable, qui parle du diable ? fit un nouvel arrivant dont l'allure mystérieuse et entortillée avait je ne sais quoi d'ecclésiastique. Je ne crois pas en Dieu et je crois au diable ; le diable, c'est mon patron : n'en disons pas de mal»!
     «Certes, on n'aurait garde, reprit Carapatidès. On connaît trop ses manières charmantes. C'est un
 

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vrai gentleman et puis il est damné de toute éternité, ce qui le rend intéressant».
     Là-dessus, comme les soucoupes de bocks, empilées les unes sur les autres, commençaient à former une colossale tour penchée, la conversation s'échauffa de plus en plus et chacun dit son mot. Un macabre survint qui, roulant des yeux terribles, affirma qu'un cimetière au crépuscule ferait un cadre admirable à une idylle d'amour et que rien ne valait, pour se tenir en joie, la compagnie d'une tête de mort. Un autre vanta l'Imitation de Jésus-Christ et avoua qu'il la préférait même à la Justine du marquis de Sade. Un troisième se déclara hautement hystérique. C'était un beau tapage et il n'aurait fait sans doute que croître et embellir, si, l'heure de la fermeture étant arrivée, nous n'avions dû prendre congé de mes nouveaux amis. Tandis que les garçons dressaient sur les tables de marbre un échafaudage de chaises cannées, de cordiales poignées de mains s'échangèrent. Chacun s'en alla, les uns avec leurs femmes, les autres tout seuls et je reconduisis Floupette, qui s'accrochait désespérément à moi. Il était très monté : il n'a jamais eu la tête solide et, moi-même, je dois reconnaître que mes idées n'étaient pas bien nettes. Les belles choses que je venais d'entendre tourbillonnaient dans ma cervelle et y dansaient une ronde endiablée. J'avais peine à recouvrer le calme, si nécessaire à un herboriste. Pendant ce temps Adoré trottinait à mes côtés, zigzaguant quelque peu, et, parfois, me forçant à m'arrêter, il me criait dans l'oreille,
 

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d'une voix tonitruante : «Hein, qu'en dis-tu ? Était-ce tapé ? Sois sans crainte, j'achèverai ton éducation. De la perversité, mon vieux Tapora. Soyons pervers ; promets-moi que tu seras pervers». Je lui promis pour le tranquilliser, et, comme nous étions arrivés à son domicile, il me pria tout bas de ne pas faire de bruit dans l'escalier parce que la maison était tranquille. Cette recommandation, en un pareil moment, et venant d'un tel homme, me sembla mesquine ; cependant, je m'y conformai. La chambre d'Adoré, située au cinquième étage, ne se distinguait par aucun luxe particulier, mais tout y semblait rangé dans le plus grand ordre. Quelques crêpons étaient, çà et là, piqués au mur par des épingles, et dans la glace se reflétait un magnifique dessin du grand artiste Pancrace Buret : une araignée gigantesque qui portait, à l'extrémité de chacune de ses tentacules, un bouquet de fleurs d'eucalyptus et dont le corps était constitué par un oeil énorme, désespérément songeur, dont la vue seule vous faisait frissonner ; sans doute, encore un symbole. J'avais couché Adoré qui était incapable de se déshabiller lui-même ; le voyant plus tranquille, je me retirais sur la pointe du pied, quand il me saisit vivement par le bras : «Non, non, reste encore, j'ai besoin de te parler. Ce que tu as entendu tout à l'heure n'est rien ! Remercie-moi, heureux potard ; je vais soulever pour toi le voile d'Isis». Et alors, à moitié dégrisé, avec une volubilité que je ne soupçonnais pas chez lui, il se mit en devoir
 

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de me révéler ce qu'il appelait le Grand Mystère. Ce n'était pas tout que d'avoir trouvé une source d'inspiration nouvelle, en un temps où l'imagination semble tarie, où la foi se meurt, où tout est bas et vulgaire. Ces inspirations fugitives, ces fleurs de rêve, ces nuances insaisissables, plus variées que celles de l'arc-en-ciel infini, il fallait bien les fixer. Et pour cela la langue française était décidément trop pauvre. Nos ancêtres s'en étaient contentés, mais c'étaient de petits génies, à courtes vues, qui n'avaient que des impressions simples et sans intérêt, de bonnes gens, sans le moindre vice, pas du tout blasés, qui adoraient les confitures et ne songeaient même pas à mettre, dans leur soupe patriarcale, une pincée de poivre de Cayenne. A la délicieuse corruption, au détraquement exquis de l'âme contemporaine, une suave névrose de langue devait correspondre. La forme de Corneille, du bon la Fontaine, de Lamartine, de Victor Hugo était d'une innocence invraisemblable. Une attaque de nerfs sur du papier ! voilà l'écriture moderne. Tantôt, la phrase, pareille à un grand incendie, flamboyait, crépitait, rutilait, on entendait craquer ses jointures ; tantôt, avec le charme inconscient d'une grande dame tombée en enfance, déliquescente, un rien faisandée, elle s'abandonnait, s'effondrait, tombait par places, et rien n'était plus adorable que ces écailles de style, à demi détachées. Ou bien, comme si dans la forêt des choses un
 

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vent d'épouvante l'eût affolée, elle bondissait, tressautait avec de subits hérissonnements.

    Les mots ont peur comme des poules

a dit Bleucoton.
     Ici Floupette se dressa sur son chevet, et, l'oeil hagard, la parole pressée : «Sais-tu, potard, ce que c'est que les mots ? Tu t'imagines une simple combinaison de lettres. Erreur ! Les mots sont vivants comme toi et plus que toi ; ils marchent, ils ont des jambes comme les petits bateaux. Les mots ne peignent pas, ils sont la peinture elle-même ; autant de mots, autant de couleurs ; il y en a de verts, de jaunes et de rouges comme les bocaux de ton officine, il y en a d'une teinte dont rêvent les séraphins et que les pharmaciens ne soupçonnent pas. Quand tu prononces : Renoncule, n'as-tu pas dans l'âme toute la douceur attendrie des crépuscules d'automne ? On dit : un cigare brun. Quelle absurdité ! Comme si ce n'était pas l'incarnation même de la blondeur que cigare. Campanule est rose, d'un rose ingénu ; triomphe, d'un pourpre de sang ; adolescence, bleu pâle ; miséricorde, bleu foncé. Et, ce n'est pas tout : les mots chantent, murmurent, susurrent, clapotent, roucoulent, grincent, tintinnabulent, claironnent ; ils sont, tour à tour, le frisson de l'eau sur la mousse, la chanson glauque de la mer, la basse profonde des orages, le hululement sinistre des loups dans les bois...»
     Ici on frappa violemment à la cloison, où, de-
 

 

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