Adoré FLOUPETTE
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Nymphes | Bibliographie | Déliquescences (6)
 
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puis quelque temps, d'ailleurs, il m'avait semblé entendre comme un vague tambourinement. «Monsieur, prononça une voix enrouée, vous plaira-t-il bientôt de me laisser dormir ? Il est quatre heures du matin et je dois me lever à six. Demain, soyez-en sûr, j'avertirai le propriétaire.»
     Je m'attendais à une protestation énergique de la part d'Adoré, mais le dernier effort qu'il venait de faire avait épuisé son énergie. «Tu vois, me dit-il d'un ton mélancolique qui me toucha, tel est le sort des apôtres ; on leur donne congé». Et me serrant affectueusement la main : «Adieu, mon bon Tapora, la suite au prochain numéro, mais sois sans crainte, je ne t'abandonnerai pas dans ce monde fallace ; tu sauras tout.»
     Le lendemain, en effet, vers midi, il arriva chez mon vénéré maître et prédécesseur, M. Poulard des Roses, m'apportant, avec l'ébauche des Déliquescences, l'oeuvre entier des deux grands initiateurs de la poésie de l'avenir, MM. Étienne Arsenal et Bleucoton. Comme on allait se mettre à table, on l'invita à partager la côtelette symbolique, ce à quoi il accéda de la meilleure grâce du monde, et, au dessert, il voulut bien nous réciter une pièce diantrement impressionnante, la Mort de la Pénultième. Elle était morte, bien morte, absolument morte, la désespérée Pénultième. Il n'y avait pas à dire ; tout espoir était perdu. Il y eut un petit incident, parce que Mme Poulard, femme au coeur sensible, faillit s'évanouir. Le père Poulard, lui, roulait de gros yeux ahuris en
 

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billes de loto. C'est bien la crème des hommes, mais sa vertueuse existence s'étant écoulée, tout entière, dans la guimauve et la camomille, on ne saurait lui demander de s'élever jusqu'aux sublimes conceptions du nouveau Parnasse. Personne n'excelle comme lui dans la composition de l'onguent napolitain, mais il n'a pas d'ailes ; il est plus à plaindre qu'à blâmer. Quant à moi, je fis, à ce qu'il me parut, honneur à mes nouvelles fréquentations ; j'applaudis bruyamment Adoré et le félicitai de tout mon coeur. O gloire ! J'étais un pharmacien décadent !
     Depuis lors, je me suis mis à piocher mes classiques ; dire que je comprends tout serait peut-être exagéré, mais Adoré prétend que je vais bien, pour un novice, et cela m'encourage. Arsenal m'a donné, souvent, bien du fil à retordre ; Bleucoton m'est plus accessible. Si l'ensemble m'échappe encore, j'ai des lueurs, des illuminations subites. Parfois, au bout de deux jours, je parviens à me rendre maître d'une phrase difficile ; d'autres fois, c'est un sens mystique qui, tout à coup, se révèle à moi dans le silence du laboratoire. Et alors quel éblouissement ! Je suis bien récompensé de mes peines. Mes soirées sont laborieuses, mon sommeil est devenu pénible. Mais j'arrive, j'arrive et je goûte de bien douces consolations.
     Faites-en autant, mes amis ; vous m'en direz des nouvelles.

MARIUS TAPORA
Pharmacien de 2e classe
 

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LIMINAIRE

 

Et tout le reste est littérature.
(PAUL VERLAINE)

     En une mer, tendrement folle, alliciante et berceuse combien ! de menues exquisités s'irradie et s'irise la fantaisie du présent Aède. Libre à la plèbe littéraire, adoratrice du banal déjà vu, de nazilloter à loisir son grossier ron-ron. Ceux-là en effet qui somnolent en l'idéal béat d'autrefois, à tout jamais exilés des multicolores nuances du rêve auroral, il les faut déplorer et abandonner à leur ânerie séculaire, non sans quelque haussement d'épaules et mépris. Mais l'Initié épris de la bonne chanson bleue et grise, d'un gris si bleu et d'un bleu si gris, si vaguement obscure et pourtant si claire, le melliflu décadent dont l'intime perversité, comme une vierge enfouie emmi la boue, confine au miracle, celui-là saura bien, - on suppose, - où rafraîchir l'or immaculé de ses Dolen-
 

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ces. Qu'il vienne et regarde. C'est avec, sur un rien de lait, un peu, oh ! très peu de rose, la verte à peine phosphorescence des nuits opalines, c'est les limbes de la conceptualité, l'âme sans gouvernail vaguant, sous l'éther astral, en des terres de rêve, et puis, ainsi qu'une barque trouée, délicieusement fluant toute, dégoulinant, faisant ploc ploc, vidée goutte par goutte au gouffre innommé ; c'est la très douce et très chère musique des coeurs à demi décomposés, l'agonie de la lune, le divin, l'exquis émiettement des soleils perdus. Oh ! combien suave et câlin, ce : bonsoir, m'en vais, l'ultime farewel de tout l'être en déliquescence, fondu, subtilisé, vaporisé en la caresse infinie des choses ! Combien épuisé cet Angelus de Minuit aux désolées tintinnabulances, combien adorable cette mort de tout !
     Et maintenant, angoissé lecteur, voici s'ouvrir la maison de miséricorde, le refuge dernier, la basilique parfumée d'ylang-ylang et d'opoponax, le mauvais lieu saturé d'encens.

     Avance, frère ; fais tes dévotions.
 

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LES ÉNERVÉS DE JUMIÈGES

    L'Horizon s'emplit
    De lueurs flambantes,
    Aux lignes tombantes
    Comme un Ciel de Lit.
    L'Horizon s'envole,
    Rose, Orange et Vert,
    Comme un coeur ouvert
    Qu'un relent désole.
    Autour du bateau
    Un remous clapote ;
    La brise tapote
    Son petit manteau,
    Et, lente, très lente
    En sa pâmoison,
    La frêle prison
    Va sur l'eau dolente.
    O Doux énervés,
    Que je vous envie

     

 

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